Science et Religion

P Marc-Antoine Costa de Beauregard, Le Prêtre et la modernité

De nos jours, le Prêtre, et nos prêtres de paroisse, sont confrontés à une société civile et à un monde en général, de plus en plus éloignés de l’Eglise. Nous sommes des prêtres orthodoxes du 21ème siècle ! Et cela nous conduit à réfléchir au sens théologique de la « modernité » et au ministère pastoral de l’Eglise dans ce contexte. En reprenant des notions connues de tous, nous situerons le ministère presbytéral avant de voir comment il évolue dans la situation de modernité et de post-modernité. Ce n’est pas ici une étude scientifique ; c’est plutôt une réflexion proposée par un prêtre à ses collègues dans le ministère, afin de nous encourager mutuellement ! Et nous n’abordons pas ici le sujet des trois autres ministères fondamentaux, celui de l’Evêque, celui du Diacre et celui du Peuple.

 

Situation moderne du ministère presbytéral

Le ministère presbytéral, service des « anciens », apparu par la grâce du saint Esprit à l’époque ancienne de l’Eglise, a pris des formes diverses suivant les époques : à la nôtre, le Prêtre est appelé par le Seigneur à actualiser certains aspects qui lui sont propres et qui correspondent à l’attente des fidèles.

 

1. Nous connaissons tous les données classiques du ministère chrétien du prêtre, et comment l’Eglise, inspirée par le saint Esprit, a donné à la prêtrise une forme spécifique.

a) Rappelons d’abord que sacerdoce et prêtrise ne sont pas tout à fait synonymes. Le sacerdoce est le ministère pontifical du Christ, auquel tous les baptisés ont part : l’Eglise est fondamentalement une communauté ou un peuple sacerdotal et pontifical, un peuple de sacrificateurs. Tous les baptisés ont donc le sacerdoce : mais tous ne sont pas prêtres. La prêtrise est, avec l’épiscopat, le diaconat et le ministère du Peuple, une des ramifications du ministère unique du Christ dans son Eglise. Elle a, par l’action de l’Esprit au cours des premiers siècles de l’Histoire, acquis le caractère spécifique que nous lui connaissons. Et ce ministère est objectif et réel, il est celui du Christ et de son Eglise. Il est celui d’un corps hiérarchique, c’est-à-dire un « ordre sacré », doué d’une structure organique.

b) La prêtrise chrétienne accentue ministériellement la dimension sacrificielle de la vie de tout baptisé. Elle est animée par le sacrifice de soi, dans le sens de la conversion continuelle, de l’oblation de soi à Dieu et aux Frères, de la consécration toujours plus grande de sa personne en voie de sanctification. Mais le Prêtre n’est pas seulement celui qui par excellence sacrifie sa vie pour autrui par le renoncement à l’amour égoïste de soi et par l’assimilation à la Parole ; il est principalement celui qui, dans la communauté sacerdotale sacrifie les offrandes des fidèles que Dieu sanctifie. Il offre les personnes en présentant leurs noms dans la prière, et il est l’agent du Christ qui consacre les personnes dans l’action sacramentelle, et qui les ordonne notamment au sacerdoce baptismal ; il offre également, en prêtre de ce peuple pontifical, les dons que ces personnes consacrées ont apportés : il présente principalement l’oblation sacerdotale de l’Eglise, le pain et le vin que l’Esprit transfigure en Corps et Sang de Jésus suivant la parole explicite de celui-ci ; et il est la main du Christ qui se distribue à ses membres.

En se sacrifiant lui-même par une vie toute donnée au Christ et à son Eglise, le Prêtre reçoit du saint Esprit cette humilité, cet esprit de service et d’abnégation, et cette transparence qui ne fait aucun obstacle à l’oeuvre salvifique du Christ et de l’Esprit. C’est là un joyeux renoncement aux passions, aux péchés, à tout ce qui entretiendrait dans le Prêtre l’homme psychique ou charnel, l’homme opaque à la grâce. Le but principal de cette ascèse est l’acquisition de l’impassibilité (apatheia) du Christ, ou amour sans passion, préférence totale d’autrui et de son salut à soi-même - l’amour du Christ. Et nous ne sommes pas des distributeurs de produits religieux à consommer par les fidèles dans une grande surface à crédit à laquelle se réduirait l’Eglise...

c) Il découle de cela ces dimensions typiques de la prêtrise que constituent la présidence des sacrements célébrés par le Christ et son corps sacerdotal, ainsi que l’enseignement, c’est-à-dire la proclamation et l’interprétation de la Parole en vue de sa consommation eucharistique. Le Prêtre est en cela un pasteur, celui qui accompagne et nourrit chaque brebis du Christ pour l’épanouissement de la grâce reçue au saint baptême et dans la non moins sainte onction chrismale. Sa paternité « spirituelle », c’est-à-dire « pneumatique » ou charismatique, consiste essentiellement dans l’actualisation de cette grâce, le baptisé imitant d’abord le Christ puis s’assimilant à lui de plus en plus. Le Prêtre baptise, oint et fait communier ; cela veut dire qu’il est l’agent de l’émergence de la personne véritable : grâce à ce ministère - sans exclusivité toutefois, car les voies de l’Esprit ne sont pas toutes connues et ne sont pas monopolisées par les ministères – la personne baptisée s’épanouit et doit atteindre à terme la pleine stature du Christ (cf. Eph. 4, 13). C’est pourquoi le Prêtre, quel que soit son âge, est l’Ancien qui conseille, qui guide et qui, surtout, prêche par l’exemple d’une vie pure et sainte, et inspirée – si toutefois, il vit « par l’Esprit » (Gal. 5, 25). La prêtrise a donc à la fois une dimension christologique – image sacramentelle du Christ oeuvrant en son propre Corps – et une dimension pneumatologique et charismatique, liée au chemin de sanctification que le Prêtre accomplit déjà pour lui-même. Celui-ci n’est pas la fonction automatique d’un organisme religieux ni le fonctionnaire d’une institution seulement humaine : l’Eglise est divino humaine et tout ce qui s’accomplit par elle et en elle a ce caractère théanthropique.

d) La prêtrise a également une dimension apostolique : le Prêtre est « envoyé » par l’Evêque. Au cours de la sainte Histoire de l’Eglise, le ministère presbytéral s’est différencié, à partir de la fonction des « anciens », pour laisser place à ce qui est apparu comme le ministère épiscopal, celui qui veille sur la Vigne et qui préside dès lors le collège des prêtres (collège presbytéral). Désormais le Prêtre agit au nom de l’Evêque qui l’envoie dans la paroisse. Mais le caractère « apostolique » de la prêtrise, qui la relie au ministère premier des saints apôtres, tient au témoignage missionnaire qu’elle est appelée par l’Esprit à donner, pour chaque époque et chaque génération, auprès de ceux en qui le même Esprit inspire le désir du vrai, du bon, du beau, en fait le désir de Dieu. Et le Prêtre se trouve pleinement dans la lignée apostolique quand il se montre capable de transmettre le dépôt de la foi, non d’une manière frileuse et théorique, mais avec chaleur et enthousiasme. Il est ainsi un des agents principaux de la Tradition, ou « transmission » de l’héritage du Christ à travers les Apôtres et les Pères. A chaque époque, il a la charge apostolique d’en montrer la « modernité », c’est-à-dire la nouveauté saisissante. Pour cette raison, le ministère presbytéral suppose une connaissance très approfondie et vivante, expérimentale en quelque sorte, des saintes Ecritures, et de l’« esprit patristique » dans lequel elles sont lues et comprises. Il suppose une alimentation quotidienne, non seulement à la source grecque et indo-européenne, mais surtout à la source sémitique et juive, à laquelle les Pères apostoliques et leurs successeurs immédiats s’abreuvaient.

Ces dimensions de la prêtrise sont appelées par le saint Esprit à un renouveau où deviennent manifestes leur actualité et leur utilité pour l’Eglise et pour le monde.

 

2. Nous savons tous également que la situation de la prêtrise à notre époque et en Occident est très particulière, différente notamment de ce qu’elle peut être dans les pays encore sociologiquement orthodoxes. Nous pouvons y déchiffrer un défi et un appel du Christ et de l’Esprit.

a) Le mode de recrutement de nos prêtres est déjà particulier. Certains d’entre nous sont issus du séminaire de leur pays d’origine, ayant eu dès la jeunesse l’appel à servir l’Eglise. D’autres sont issus des communautés, « sortis du rang » en quelque sorte, souvent dans une maturité nourrie par l’expérience de la vie dans le monde moderne. La très grande majorité d’entre eux est constituée, selon la tradition de l’Eglise, de prêtres mariés, pères ainsi selon la chair avant d’être pères pneumatiques. La plupart d’entre nous exerce, ou a exercé, une profession civile, et n’est ni logée ni rétribuée par l’Eglise. Cela veut dire que la relation de nos prêtres avec la société moderne est la même que celle qu’ont les fidèles : comme ceux-ci, le Prêtre est un homme d’Eglise et un homme dans le monde, à la fois ; comme ceux-ci, il est à l’interface de la modernité du monde et de la modernité de l’Eglise. Ajoutons que certains d’entre nous sont des « convertis », au sens où ils ont pu faire un très long chemin – quelques uns même ont connu l’athéisme - avant de trouver la vraie foi et ainsi l’Eglise, en vrais fils prodigues. Ils connaissent ainsi tout le prix de l’amour du Père et peuvent le partager à d’autres. D’autres encore sont venus à l’Orthodoxie et, un jour, à la prêtrise, après avoir vécu sincèrement leur foi chrétienne dans des communautés éloignées de la communion ecclésiale parfaite : ils savent généralement bénir leur passé chrétien tout en remerciant le Seigneur de les avoir conduits à la vraie foi. Ces prêtres également sont en mesure de comprendre le cheminement de l’être humain contemporain.

b) L’exercice de la prêtrise de l’Eglise à notre époque, en Europe occidentale et, en fait, sur la Planète, bénéficie de la confrontation à plusieurs cultures historiques. Le prêtre orthodoxe en Occident, notamment en France, est celui de fidèles de diverses origines. Il est le prêtre de tous, au sein de communautés souvent hétérogènes par les langues, les mentalités, les coutumes qui s’y rencontrent. Il est le prêtre des personnes, plus que des ethnies, même si, en raison de sa propre culture et de sa propre langue, il rend d’immenses services au milieu de baptisés venus de son propre pays. La richesse apportée par la diversité des cultures dans nos paroisses ne peut être minimisée : chaque peuple offre l’expérience historique dont il est porteur, les joies et les peines de ses ancêtres, ainsi que les dons spécifiques qui se sont manifestés chez eux. La foi est vécue concrètement à travers la culture, sans se réduire toutefois à elle ; elle transfigure la culture ; la culture lui donne son corps, sa sensibilité. Délicat est quelquefois pour le Prêtre la gestion de cette bigarrure culturelle dans la Paroisse – il lui faut souvent devenir « Grec avec les Grecs », Français avec les Français, Roumain avec les Roumains, et même quelquefois développer des dons de polyglotte ! Mais nos paroisses ne sont pas des centres culturels : à leur échelle, elles sont l’Eglise, dans la plénitude de son mystère divino humaine.

c) Simultanément, le monde dans lequel vivent nos paroisse et nos prêtres n’a plus l’unité d’une culture traditionnelle. La culture ambiante ignore généralement le christianisme, ou lui est quelquefois hostile. Il n’y a presque plus de culture chrétienne générale. On parle à ce titre de culture « sécularisée », confondant ainsi déchristianisation et sécularisation. Il est vrai que l’on rencontre des non baptisés, des personnes qui ne savent pas qui est le Christ, qui n’ont jamais lu la Bible et l’Evangile. Il existe toutefois une forme d’unité culturelle : elle est de type urbain - rendant délicate quelquefois la compréhension du langage qui utilise des images tirées de la Création - et de type technologique prolongeant les apports scientifiques. Elle est souvent fragmentaire et spécialisée. Elle est celle du pluralisme religieux, ou du syncrétisme, qui obligent à renouveler la conscience de l’identité chrétienne et orthodoxe, notamment dans l’incontournable dialogue donné pour le témoignage. Elle est de plus en plus marquée par la globalisation et la mondialisation. C’est en tout cas – fragilité et richesse – une culture du désir et de la consommation, culture également de l’objectivation et de la convoitise. Mais ce désir lui-même est la grande richesse : il peut être converti, c’est-à-dire, réorienté, vers le banquet du Royaume. Nos paroisses sont des centres de conversion du désir et de désobjectivation du monde et des êtres.

Enfin, cette culture ambiante et relativement homogène, à laquelle sont confrontés, comme les fidèles, nos prêtres, a été marquée par le modernisme, c’est-à-dire la foi dans l’universalité de la raison humaine et dans son autosuffisance ; et elle est maintenant marquée par le post-modernisme qui ne croit plus à l’universalité de la vérité et ramène toute connaissance, toute croyance et toute expérience, à la norme individuelle et subjective. Le relativisme qui découle de cette attitude a, pour le Prêtre et sa mission, des conséquences très importantes dans le domaine de la prédication, de la catéchèse et de la paternité.

d) L’époque et le monde dans lesquels le Christ nous envoie vivre par son saint Esprit – car nous sommes envoyés dans le monde, nous ne nous y trouvons pas accidentellement – comportent des richesses nouvelles. Ce sont des valeurs, des inspirations souvent surprenantes, des souffrances de l’âme : le Prêtre, dans sa mission pastorale en paroisse, est appelé, lui et les fidèles eux-mêmes, à gérer cette nouveauté avec le charisme du discernement, tout esprit n’étant pas de l’Esprit (cf. 1Co. 2, 12 ; 12, 10 ; 2Co. 11, 4 ; 1Jn 4, 1 ; 2 ; 3). La première de ces richesses nous semble l’existence, en notre temps de modernité, de personnes en quête de « spiritualité », mot assez vague qu’il faut redéfinir régulièrement : une telle spiritualité se veut souvent impersonnelle, adogmatique et non ecclésiale ; elle est marquée par l’apport et les ambiguïtés des sciences humaines : le charisme missionnaire du Prêtre est confronté à cette réalité. D’autres richesses sont perceptibles dans l’apparition des moyens modernes d’expression et de communication, par des accès tout à fait nouveaux à l’information, qui sont des événements culturels eux-mêmes nouveaux - le revers en est souvent une certaine « désinformation » ou déformation de la vérité. Quelle richesse encore, et quelle fragilité, constitue encore la mobilité - celle des migrations, quelquefois gigantesques, des voyages devenus si faciles, des pèlerinages, expérience ancienne des chrétiens et qui tend à se renouveler. Il est également apparu des thèmes inédits pour la réflexion et pour la prière, ceux qui se rapportent à l’écologie, à la bioéthique, à la sexualité qu’il faut évangéliser, à l’ambiguïté-même de la sexuation… Le pasteur trouve ces richesses dans la rencontre que constitue la confession sacramentelle, dans les conversations informelles, dans la catéchèse, dans les médias écrits et surtout audio visuels qu’il ne peut ignorer. Sa bienveillance et son absence de jugement les accueillent, les évaluent et les situent par rapport au Salut.

En première conclusion, il nous semble que le Prêtre, et tout chrétien, par son charisme prophétique, sont appelés à saluer une situation providentielle riche de la présence de l’Esprit saint par qui le Père céleste veut amener chaque personne au Salut en Jésus Christ. Il nous semble également que la difficulté extraordinaire de la tâche pastorale à notre époque demande aux prêtres une profondeur exceptionnelle de foi et d’amour. Notre époque a besoin de prêtres ascètes et priants, parce qu’elle attend des prêtres (et des évêques, des diacres et des fidèles) charismatiques. Dans une société de désir et de consommation, le rôle du Prêtre est de stimuler le désir de Dieu et la faim et la soif de s’alimenter de Dieu - de le consommer sacramentellement.

 

Le prêtre entre deux modernités

Le ministère presbytéral, tel qu’il se pratique en Europe occidentale, mais également de façon maintenant mondiale, n’est pas protégé par les limites étanches de la communauté ecclésiale. Il n’est plus, ou en tout cas de moins en moins, exercé dans une société civile qui se penserait chrétienne ou dans laquelle les traditions chrétiennes séculaires sont encore fortes. Nos paroisses et leurs prêtres sont exposés aux défis de la modernité, par les médias, par l’école et le monde du travail. L’Eglise retrouve en quelque sorte une situation apostolique qui consiste à annoncer la Résurrection aux païens.

1. Les termes « modernité » et « modernisme » sont couramment employés, et cela suivant des significations différentes. C’est ici le moment de préciser les concepts et le vocabulaire.

a) Le concept de modernité est défini par la nouveauté. Moderne, ce qui vient d’arriver (du latin modo, « récemment ») ; qui est du temps de celui qui parle ou d’une époque relativement récente. C’est ce qui est actuel, ou contemporain. Souvent la modernité est opposée à ce qui est ancien, quelquefois avec une connotation de mépris dans un sens ou dans l’autre : les anciens et les modernes ont tendance à se déprécier mutuellement ! L’époque moderne définit une période qui, pour l’Europe occidentale, irait de la chute de Constantinople à la Révolution française : les historiens qui proposent cette idée identifient donc la modernité avec l’esprit de la Renaissance, qui met l’être humain et sa raison au centre de tout. La civilisation moderne pourrait se définir comme anthropocentrique, l’Antiquité ou le Moyen Age comme théocentriques. Il faudrait d’ailleurs se demander quelle valeur ces idées occidentales peuvent avoir pour les civilisations orthodoxes de la Méditerranée ou d’Europe centrale. Comme éléments positifs, nous retiendrons l’idée d’actualité et l’importance donnée en général à la rationalité. Les « temps modernes » (cf. Charlie Chaplin !) désignent souvent une civilisation industrielle qui peut déshumaniser l’être humain... Dans une perspective élargie, celle de la Foi, la vraie question nous semble être la place du saint Esprit, à la fois pour la valeur de ce qui est nouveau (action inspiratrice dans la civilisation comme dans l’Eglise) et pour la méthode de connaissance (la rationalité peut être illuminée et transfigurée par l’Esprit). Que nous le voulions ou non, c’est dans cette époque contemporaine, marquée par des mutations culturelles et morales récentes, que le Christ nous a envoyés pour témoigner de son Evangile !

b) Au sens plus polémique, le « modernisme », s’il définit le caractère de modernité d’une réalité, exprime souvent la recherche à tout prix de ce qui est moderne et la prétention de moderniser les idées, les comportements, bref la civilisation entière. Cela définit une attitude qui croit au progrès irréversible et réel des valeurs. Le moderniste est un optimiste qui fait fi des valeurs du passé, considérées comme désuètes. Il y a donc une différence importante entre « modernité » et « modernisme ». La première est un état de fait constatable, marqué par la nouveauté, et intéressant en soi. Le modernisme, lui, insiste sur la relativité des valeurs et il s’identifie souvent avec un processus de désacralisation de l’Histoire ou même de la religion elle-même. Le modernisme tend à tout ramener à une dimension seulement humaine, c’est une attitude de sécularisation, à la limite il n’y a que ce monde, et tout ce ramène à ce « siècle ». Bien sûr, la valeur de la Tradition et des traditions est, dans ce contexte, méprisée ou activement contestée, au moins pour ce qui concerne son autorité : tenir compte de l’enseignement des saints Pères n’est pas moderniste – mais c’est peut-être moderne, si l’on admet que le témoignage des Apôtres et des Pères ne s’est pas dégradé avec le temps et qu’il demeure actuel. Le modernisme est en particulier le nom donné au mouvement chrétien qui veut une nouvelle interprétation des croyances et des doctrines traditionnelles sur la base de l’exégèse moderne. Le modernisme en général doit beaucoup à la pensée philosophique du 18ème siècle européen. Il a pu être considéré par certains comme une hérésie proche du nestorianisme (Claude Tresmontant, La crise moderniste, Paris, 1979, p. 223-226). Il est vrai que l’attitude moderniste tend à séparer excessivement l’humain et le divin dans la personne du Christ, ou même à réduire celui-ci à la simple humanité. A nous, en tant qu’Orthodoxes, de nous situer par rapport à ces attitudes et à faire la différence entre esprit moderne et esprit moderniste. 

c) Il semble que le prêtre est à l’interface de deux modernités : celle de l’Eglise et celle du monde. La sainte Ecriture comporte certes des avertissements à l’égard des « dieux nouveaux » (Dt 32, 17 ; Jug. 5, 8) ; le Christ Lui-même a été soupçonné de modernisme (Mat. 1, 25 ; Lc 4, 36). Mais le Christ n’est pas moderniste : Il est moderne, parce que sa nouveauté, quoique préparée par les prophètes, est inouïe ; Il stigmatise, non pas la tradition ancienne, mais sa dégradation ; Il lui rend toute son actualité en l’accomplissant ; Il annonce le vin nouveau du Royaume (Mat. 26, 29) ; Il est la Vigne de ce Vin, Il incarne la jeunesse éternelle de l’Ecriture c’est-à-dire de sa parole et de lui-même, Parole en personne faite chair. La modernité de la tradition chrétienne, d’un christianisme qui ne fait peut-être que « commencer » (Père Alexandre Men), tient à son actualité permanente. Nombre de nos prières commencent par l’expression « aujourd’hui ». « Le Christ est ressuscité ! », annoncent les chrétiens. Cet aujourd’hui et cette jeunesse de la Tradition orthodoxe constituent sa modernité – si toutefois « nous vivons par l’Esprit » qui rénove tout. En effet, la modernité et l’actualité du christianisme et de l’Orthodoxie sont loin d’aller de soi ; elles ne se satisfont pas d’être contenue dans de « vieilles outres » (Mat. 9, 17): elles dépendent de l’action de l’Esprit qui renouvelle tout, à la fois le contenu de la Foi et le contenant constitué par le Peuple de Dieu. L’Esprit ressuscite la Parole du Père et Il rajeunit les fidèles, si toutefois ils le veulent ! « Voici, Je rends tout nouveau », dit le Seigneur (Apoc. 21, 5). La Jérusalem « nouvelle » que voit saint Jean descendre du ciel (Apoc. 21, 2) ne se substitue pas à l’ancienne : c’est la même et unique Cité du grand Roi, rénovée et renouvelée par l’Esprit, jailli du Père et donné par Jésus. La Bonne Nouvelle de l’Evangile est toujours nouvelle ! La Résurrection reste inouïe...

Simultanément, le prêtre, comme les fidèles, hommes et femmes d’Eglise, vit « dans le monde ». L’antinomie du monde et de l’Eglise est enseignée par le Christ. Mais l’Eglise prie pour le monde afin qu’il soit sauvé, et elle est, dans le monde, le signe du Royaume. A l’époque contemporaine, la modernité de la civilisation doit pouvoir être interprétée de façon positive comme tout ce que l’Esprit du Père suscite de bon, de beau et de noble dans ce monde, et surtout par la quête de vérité qu’Il y inspire. La modernité du monde, redisons-le, est profondément dans son désir, désir de bonheur, de joie, d’absolu, finalement son désir de Dieu ; elle est simultanément dans tout ce qui reflète la préoccupation du Père céleste pour le salut de sa création. Car le Père est comme un soleil qui luit sur les uns et sur les autres (Mat. 5, 45). Et les baptisés, le Prêtre en particulier, sont confrontés à la modernité ambiante pour y déchiffrer les signes de cette miséricorde inouïe. Nous n’avons pas été institués les juges et les accusateurs du monde ; nous avons été institués, non pour diaboliser le monde, mais pour y témoigner : c’est pourquoi le Christ ne nous retire pas du monde (Jn 17, 15). Du reste, « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16) et ce don est toujours actuel, et actualisé dans chaque célébration de la divine liturgie. La modernité du monde, dans son sens le plus positif, tient donc au projet divin de le sauver ; nous y discernons des semences de Salut, et quantité de fruits agréables à Dieu (dans le domaine social, scientifique ou artistique) et que l’Eglise, dans sa propre modernité, reçoit la grâce de bénir et de sanctifier avec discernement.

2. La gestion de la modernité est ainsi une bonne part de ce qui incombe au Prêtre. Il accompagne les baptisés dans les dons qu’ils reçoivent au sein de la communauté ecclésiale, dans ceux qui leur sont faits dans le monde, et il les accompagne dans leur mission auprès du monde et leur témoignage.

a) Pour cela, le prêtre se garde de devenir un homme du monde. Il est appelé à se réformer continuellement pour se rapprocher de l’Evangile et de la Tradition et se recentrer sur la mission de l’Eglise. Il y a des formes de sécularisation qui menacent nos ministères, des formes de compromission ou de relativisation. Il y a ainsi, pour le Prêtre comme pour tout baptisé, une ascèse relative au modernisme, une lutte contre la tentation de moderniser ou de se moderniser, la tentation de réformer plutôt que de se convertir, de confondre miséricorde et libéralisme. L’Esprit nous donne le courage martyre, souvent très difficile, de n’être pas du monde : le jeûne du corps et de l’âme, jeûne alimentaire et jeûne culturel, y contribuent. Le jeûne est particulièrement moderne et actuel dans une société de désir et de consommation. La garde de ce qui pénètre en nous, et surtout, dit le Christ, des pensées qui sortent de notre coeur (Mat. 15, 19), est fondamentale. Tout l’enseignement des saints Pères concernant le combat spirituel, la garde des sens et la garde des pensées, est moderne. La garde des sens est, par exemple, particulièrement d’actualité par rapport à la télévision et à Internet, où les tentations prennent les formes les plus provocantes. Le Prêtre, par son ascèse, sa prière, l’obéissance aux commandements, un état permanent de conversion, jouit de la liberté par rapport à la sécularisation et au relativisme. Nous sommes souvent démunis devant certaines situations ou certaines positions prises par nos contemporains, et devant la perplexité des fidèles. Mais l’Esprit saint descend sur celui qui prend sa croix par amour pour le Christ et pour tous les hommes ; Il nous donne les idées que nous n’avons pas, si toutefois nous lui demandons de nous inspirer des pensées, des paroles et des actes conformes au Christ et à son Evangile. Il nous donne la force d’être différents de nos contemporains, et de croire que l’Eglise, dans sa modernité et son prophétisme, c’est-à-dire dans ce qu’elle annonce et vit d’inouï, est l’avenir du monde.

b) Ce qui aide le Prêtre dans cette gestion quelquefois acrobatique, c’est également l’approfondissement continuel de la Tradition, le courage de l’étudier et surtout d’en faire l’expérience, de prendre sa part de l’héritage des saints (cf. 4ème prière de vêpres). Nous sommes invités à nous former en permanence, par l’étude et par la vie ; à nous former spirituellement, théologiquement, bibliquement… Le Prêtre sera nourri des Ecriture transmises précisément par la Tradition des Apôtres et des Pères. Ce qui aide le Prêtre, notamment, c’est d’avoir un père spirituel auquel il peut s’ouvrir de ses pensées, et demander conseil et intercession, ainsi que l’interprétation de la Parole. En effet, la Tradition s’actualise de façon orale, par transmission dans la paternité de l’Eglise. La confession fréquente de ses péchés aide le Prêtre à acquérir le discernement charismatique qui est un des fondements d’un ministère fécond.

c) Mais la connaissance des données de la civilisation contemporaine nous est indispensable. Nous sommes, par l’amour du Christ, appelés à comprendre nos contemporains et leur quête. Une réponse créatrice, tirée du fond toujours nouveau de la tradition orthodoxe, peut être mieux reçue par l’interlocuteur si le Prêtre a fait l’effort de prière et d’écoute pour apprendre son langage. Le Prêtre sera au courant de tout ce qui marque le monde contemporain, sans juger, sans adhérer à tout, sans tout bénir, peut-être tout de même en écoutant tout avec compassion et esprit de service. Hommes d’Eglise comme tous les baptisés, nous avons également le courage charismatique d’être dans le monde, suivant la mission de notre Maître. Nous pouvons être informés de ce qui vient d’apparaître, et cultivés, dans le registre de la modernité du monde ; et nous ne pouvons nous contenter de resservir le vin ancien, sans faire l’effort d’actualisation par le saint Esprit, qui produit le vin nouveau de la modernité orthodoxe.

Quelquefois, l’Esprit nous inspirera des formulations nouvelles, missionnaires, compréhensibles pour l’homme de nos jours, si l’on considère bien que c’est aujourd’hui que le Christ lui parle et veut le sauver. La prière, l’épiclèse sur le dialogue avec ceux qui cherchent ou ceux qui tombent, avec ceux qui errent, est indispensable ; nous pouvons toujours prendre le temps, non seulement de l’information, mais de la prière, avant de répondre à une question ou une sollicitation – et nous pouvons interroger ceux qui, dans l’Eglise, sont plus anciens que nous. Et il nous faut, en vrais fils du Père, aimer le monde, aimer même les ennemis de la Foi et de la Vérité. Il ne s’agit pas d’aimer son « esprit » ; il s’agit d’aimer les personnes qui sont dans le monde et qui ne se définissent souvent que par lui. Il faut donc connaître ce monde, par l’intelligence (un minimum de culture scientifique !) et par le coeur, en donnant le meilleur de nous-mêmes, en étant humbles devant le monde, dignes de lui, de son attente, dignes souvent de ceux qui ne croient pas, pas encore ou qui ne croient plus !

Le Prêtre assume la « modernité » par sa prière personnelle pour soi et pour le monde (« aie pitié de moi pécheur et de ton monde ! »), par la prière pour les personnes (membres de l’Eglise, et des autres Eglises ; membres de la société civile, chefs d’Etat ; situations connues par les médias...), par le sacrement de la confession, où s’exprime continuellement la relation Eglise-monde ; par le discernement des signes du Royaume, ainsi que par l’utilisation des ressources actuelles, les « voies romaines » des médias ! Il aide, par exemple, les jeunes et les parents à gérer les médias, à rester purs ou à acquérir le courage de refuser certaines sollicitations. Il les aide également par rapport à l’Ecole, où certains enseignements, plus idéologiques que scientifiques, comportent des données inexactes voire pernicieuses, en particulier dans le domaine de la sexualité ou de la sexuation (théorie du « gender »). Il est là pour activer chez tous, à commencer par lui-même, le charisme du discernement. Le prêtre est « envoyé » : il a une mission auprès des fidèles, celle de faire de la communauté des croyants une communauté missionnaire dans l’Eglise et dans le monde.

d) Enfin, le Prêtre témoigne de la modernité de l’Orthodoxie au coeur de la modernité de la Société civile : incroyants, collègues de travail, voisins, proches, Orthodoxes émigrés et ignorants... Il ose leur parler de l’amour inouï Christ, et se dire chrétien. Mais il témoigne également de la modernité et de la merveille de la Tradition au sein même de l’Eglise (Ps. 21, 23 : « au milieu de l’Eglise, je te louerai ! »), à l’égard déjà de sa propre famille (épouse, enfants, proches), des collègues du presbytérium, des diacres et des évêques, en agent, non de la modernisation du christianisme, mais de sa modernité. Il encouragera ses Frères, et même ses Pères, à voir l’action du saint Esprit dans la Parole, dans la Tradition, notamment dans les rites orthodoxes qui peuvent être célébrés de façon vivante et convaincante. Par rapport au monde (mais nos propres enfants sont souvent des enfants du monde...), la question de la mission se présente comme « inclusion » plutôt qu’ « intégration » ; capable certes d’affirmations enthousiastes, elle doit partir tout de même, si possible, du point de départ des autres, ce que fit l’apôtre Paul devant l’Aréopage. Les moyens de la mission sont le jeûne et la prière, l’acquisition personnelle du repentir qui ouvre aux charismes du Royaume, la sanctification personnelle, ainsi que la catéchèse, les conférences, les publications, les rencontres inter chrétiennes ou inter religieuses. On peut, si l’on demande son aide à l’Esprit saint, témoigner, sans jugement et sans triomphalisme, des valeurs de la tradition orthodoxe, et bénir tout ce qui se fait de bon chez les « autres » ; le plus éloquent sera presque toujours constitué par l’exemple et le témoignage personnels surtout, quand on acquiert par le saint Esprit le langage adéquat. L’Esprit est Celui qui rénove le langage et lui rend sa force véritable dans la justesse des mots.

Rappelons enfin que le Prêtre agit avec les fidèles et avec les autres prêtres. Il n’est pas un individu isolé ; il est membre du presbytérium du diocèse auquel il appartient ; il est membre d’une communauté ; il est délégué par l’Evêque ; il est également souvent un pasteur que ses propres brebis instruisent ! La prière commune ou mutuelle est d’une grande force, pour le témoignage commun de toute l’actualité bouleversante de la Résurrection et de la venue glorieuse de l’Esprit. Ce qui aiderait beaucoup notamment, ce serait de valoriser, plus que nous ne le faisons, la place du saint Esprit dans l’année liturgique, en appelant le temps qui suit la Pâques, temps, non « après » la Pentecôte, mais « de » la Pentecôte. La dimension « pentecostale » définit l’Eglise dans sa modernité inspirée, et elle définit la mission de celle-ci dans la modernité du monde. La relation à la modernité, la gestion de l’antinomie des deux modernités, doit beaucoup à la place faite au saint Esprit dans la vie ecclésiale.

En deuxième conclusion, les perspectives paraissent peut-être incroyablement difficiles, pour le Prêtre de l’époque contemporaine – « impossibles à l’être humain » (Mat. 19, 26). Mais tout est possible « selon Dieu », et la gestion de la modernité peut être légère, grâce à la Grâce ! - la grâce du saint baptême, celle du mariage et celle de la prêtrise elle-même ; la grâce venue à la prière de l’Evêque et des autres prêtres pour chaque prêtre.

 

Conclusion générale

A une époque de renouveau de l’Orthodoxie (renouveau théologique, liturgique et pastoral), être prêtre est enthousiasmant et humble. L’exercice de ce ministère est lié au renouveau de la conscience sacerdotale des laïcs et au renouveau du ministère de l’épiscopat (plénitude de la grâce apostolique) et du diaconat (ministère plénier et conçu comme indispensable et permanent). Notre foi profonde dans l’action miséricordieuse du Père céleste en son monde par son Verbe et son Esprit nous encourage tous les jours à voir la situation avec espérance et amour pour nos contemporains, dans la crainte du Jugement où nous sera demandé compte du ministère confié.

 

Bibliographie en français (autres livres en roumain ou en anglais) :

Sur la prêtrise : Un Moine de l’Eglise d’Orient, « Sois mon prêtre », dans L’Offrande liturgique, collection « Foi vivante » n°232, Le Cerf, Paris, 1988, pages 68-108. En principe à commander sur Internet.

Sur la modernité : Patriarche Daniel, La Joie de la Fidélité, Le Cerf, Paris, 2009. Ainsi que, dans la revue Contacts, n° 234, avril-juin 2011, et notre propre réflexion, Orthodoxie et Modernité, accessible sur Internet. La page de Google donne sous ce titre une série d’articles importants.

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Père Marc-Antoine Costa de Beauregard est Archiprêtre Doyen de l’Archevêché orthodoxe roumain d’Europe occidentale. Il est aussi le Recteur de la paroisse Saint-Germain-et-saint-Cloud (Louveciennes).

Texte suivant la conférence donnée à l'Université d’été (août 2009) de la Métropole.